Bijoux pour hommes : Les tendances de 2020
Aïssa Widar, acheteur mode hommes
2020.06.26 Fashion

Mansour Badjoko et Martin Liesnard, duo créatif de Mansour Martin

“Le vêtement n’est que le résultat d’une évolution qui s’opère d’abord par les individus”

Alors qu’elle a soufflé sa première bougie, Mansour Martin est une marque pleinement ancrée dans les codes contemporains. Des vêtements fabriqués en Europe, une offre éco-responsable, un écrasement de la notion de genre, tels sont les piliers de Mansour Martin. À l’origine de ce label, un duo créatif, Mansour Badjoko et Martin Liesnard, dont l’ambition n’est autre que de faire rayonner leurs collections dans nos vestiaires, et de donner un nouveau souffle à la mode. Mais il va sans dire qu’un vêtement répond à un univers particulier, et se pense bien en amont de la production. C’est dans cette perspective que nous avons rencontré le duo créatif, pour nous parler de ce que représente la création artistique du vêtement, qu’il soit unisexe, coloré, ou inspiré !

Mansour Martin
Vous avez deux profils très complémentaires. D’un côté, Mansour Badjoko, qui s’axe davantage sur l’aspect créatif, et Martin Liesnard, diplômé en gestion de la mode et du design. Mais comment gérer la création artistique globale lorsqu’on est un duo ?

Mansour et moi travaillons à deux sur la direction artistique : la création des vêtements, les concepts, l’identité des collections et de la marque. Nous avons des parcours très différents : Mansour ayant fait des écoles de mode, et moi-même un parcours en management et universitaire. Nous nous connaissons depuis plus de 15 ans et nous avons toujours partagé cette passion commune pour la création de vêtements. J’ai toujours travaillé directement ou indirectement sur des projets créatifs durant des expériences passées et à développer ma sensibilité artistique de façon autodidacte. Ce combo de deux personnalités et expériences différentes nous permet d’élargir nos pensées créatives, et d’explorer des terrains que nous ne pourrions pas faire seuls, tout en bénéficiant des atouts respectifs de chacun. Nous travaillons toujours à deux dans la réflexion, sur chaque étape du processus créatif : nous mélangeons nos recherches, nous reprenons les idées de l’un et l’autre pour y ajouter des éléments complémentaires propre à chacun. Nous avons fait de nos singularités, nos histoires respectives une véritable force, à deux : nous avons beaucoup de chance de nous compléter dans ce duo au quotidien.

Mansour Martin est un label qui scrute également les changements sociétaux à travers les pièces créées : comment vous avez fondé l’identité visuelle de vos vêtements ?

Au-delà de la mode, nous partageons une passion commune pour des univers tels que l’architecture, le design de l’objet, les évolutions sociétales dans les milieux urbains, qu’ils soient dynamisés par les innovations ou nouvelles tendances (transports, environnement, le lien entre les populations) ou par des mouvements sociétaux (LGBTQI, transitions sociales). Nous partageons également des références communes « pop » issues de nos références personnelles, et adolescentes (musiques, films, vêtements) qui viennent ponctuer ou customiser nos vêtements. Nous explorons également la masculinité comme un champ des possibles vastes, avec poésie et une certaine place pour la fantaisie revendiquée. Tout cet ensemble nous a permis naturellement de créer une identité et un concept précis : une marque qui s’adresse aux hommes, mais aussi aux femmes, qui aiment les vêtements sans se soucier du genre, sans frontière et respectueuse de l’environnement et de notre société. L’univers graphique global (notamment notre logo) s’inspire naturellement de l’univers de l’architecture, du design de l’objet.

Les collections comprennent des pièces unisexes : comment penser un vêtement dans cette perspective ?

Le fait de proposer nos vêtements pour les femmes est arrivé très naturellement. Nous nous soucions peu du genre quand on pense nos produits. L’idée est d’explorer la masculinité, et cette démarche impose également d’explorer la féminité, à travers le spectre et les codes du masculin. Nous pensons qu’il faut arrêter de « genrer » les vêtements. Cela va à l’encontre de l’ouverture nécessaire de notre société, et du bien-être de tous. Il faut porter un vêtement parce qu’on l’aime et non parce qu’il a été confectionné pour une typologie de personne. En ayant cette dynamique, la mode peut participer, à son échelle, à faire évoluer les mentalités et les sensibilités de tous, dans de nombreux autres domaines et peut-être, dans le respect de l’identité respective de tous. Cette approche n’a plus de sens aujourd’hui. Nous pensons techniquement nos vêtements pour homme, et nous revoyons les formes, dès que cela est possible pour qu’elles puissent s’adapter aux femmes.

Mansour Martin
Ça veut dire qu’il n’y a pas un homme ou une femme « Mansour Martin » ?

Non. Il y a DES hommes et DES femmes Mansour Martin, ou plutôt des personnalités, des individus Mansour Martin. L’essentiel est que les personnes qui portent nos vêtements les aient choisis car le vêtement ou qu’un détail fasse écho à leur propre sensibilité. D’ailleurs, nous encourageons à mixer nos vêtements avec des pièces d’autres créateurs, d’autres marques, de tous les styles ou univers, et du vintage. Ce sera beaucoup plus agréable de s’habiller de cette façon tous les matins, plutôt que de penser votre look comme un uniforme précis (boring!)

Quel rapport entretenez-vous avec le corps que vous habillez ?

Il y a un jeu de fétichisme du corps pour certains vêtements que nous créons. Notre veste de costume fétiche, par exemple, est confectionnée avec des fentes dans le dos, sur les manches. Cela crée un jeu sensuel entre le vêtement, soi-même et le regard des autres. Idem pour nos shorts, nous pensons la coupe et les détails en prenant compte du corps / de la jambe. Un short sans le jeu de peau d’une jambe, d’un mouvement corporel, d’une musculature (qu’elle soit discrète ou très travaillée) n’a absolument aucun intérêt. D’ailleurs l’univers de la danse et du mouvement occupe une place importante dans notre processus de création. La morphologie du corps, la peau, la pilosité sont les éléments qui apportent une âme au vêtement.

Mansour Martin
Mansour Martin accorde un grand soin aux matières et à leur fabrication (à titre d'exemple : 85% de la production est réalisée en France) : y’a-t-il eu des contraintes de production qui vous ont fait revoir la manière de designer un vêtement ?

Nous produisons en France, en Belgique et au Portugal. Soit avec des manufactures familiales, soit avec des confectionneurs indépendants en fonction de nos modèles et des quantités concernées. Ce rapport change en fonction des collections. 80% de notre offre est éco-responsable : tissus recyclé, bio, traitements naturels, innovations écologiques… Cela donne effectivement des contraintes quand on se lance. On ne peut pas tout faire. Mais nous ne limitons pas notre développement artistique pour autant. D’abord nous créons et nous dessinons nos idées, puis on pense au concept. Ensuite on source les solutions éco-responsables possibles. Si elles n’existent pas, alors on s’oriente vers les solutions les plus respectueuses et qualitatives (tissus français, italiens, ou certains tissus les plus respectueux possibles pour l’environnement et l’humain).

Mansour Martin
Comment penser le vêtement lorsqu’on est une jeune marque de mode en 2020 ?

Il faut avant tout faire ce que l’on aime, et avec conscience et respect tant pour l’environnement que les intervenants. Ensuite l’adaptabilité à notre époque vient naturellement.

Pendant le confinement, avec quatre autres labels de mode, vous avez créé « Utopies Nouvelles », un collectif qui permet « d’imaginer de nouveaux possibles » : comment le vêtement peut faire évoluer une société ?

Au-delà du vêtement, c’est plutôt la marque de mode qui peut avoir un impact dans la participation de l’évolution d’une société. Ce serait trop prétentieux de dire qu’une marque « fait » évoluer la société, mais une marque peut avoir un rôle de média : informer, partager et discuter avec les individus. C’est celui qui le porte qui fait évoluer la société. C’est la façon dont on consomme la mode. C’est un travail commun entre les marques, les créateurs et aussi les consommateurs. Nous avons le pouvoir de dire non à ce qui ne nous semble plus évident ou en phase avec notre évolution sociétale. Le vêtement n’est que le résultat d’une évolution et du changement qui s’opère d’abord par les individus.

Mansour Martin
Vous proposez désormais des pièces à la pré-commande : qu’est-ce que ça implique dans le processus de création ?

Faire moins mais mieux, et pour des personnes précises. Nous sommes souvent en lien avec les clients qui commandent nos vêtements online. On partage avec eux les différentes étapes de confection. C’est un rapport totalement différent que lorsqu’on livre un vêtement déjà confectionné qui attend en stock. Tout est plus authentique. Plus humain. Cela met aussi en avant toutes les personnes qui participent aux étapes de confection du vêtement. Le tailleur indépendant qui confectionne un pantalon chez lui par exemple. Ces métiers sont oubliés et sont trop rarement mis en avant. Il n’y a pas que les créateurs derrière un label.

En quoi cela change d’être directeur artistique de son propre label ?

La liberté, faire ce que l’on aime. Et la liberté aussi d’essayer et de se tromper. Et la liberté de créer un lien et un rapport particulier avec les personnes qui portent les vêtements. Quand on fait de la direction artistique pour une autre marque, il y a la pression d’un ADN existant. Le travail est différent, mais doit être tout aussi passionnant. Et la liberté de créer un lien et un rapport particulier avec les personnes qui portent les vêtements.

Aujourd’hui entre les réseaux sociaux et le nombre croissant de labels qui se sont créés, pensez-vous que le métier de directeur artistique dans la mode est en train de changer ?

Oui. En tous cas pour nous. En réalité, la création occupe 20% de notre activité. Nous sommes quatre personnes à travailler sur la marque. Nous travaillons ensemble sur le développement business de la marque, la production, le marketing, la communication, le digital, l’organisation opérationnelle, la finance, les aspects juridiques… chercher de nouveaux partenaires. C’est une véritable petite start-up. En semaine, nous sommes plutôt entrepreneurs et directeurs artistiques le soir ou le week-end :-)

Vous qui semblez lutter contre le modèle de la fast fashion, que pensez-vous du nombre croissant de collections qui se font chaque année par les créateurs et les grandes enseignes ?

Nous pensons que chaque maison doit reprendre son indépendance par rapports aux calendriers imposés par un business model qui semble s’essouffler, et où d’ailleurs le consommateur final semble perdu. Repenser une organisation qui donne plus de sens et de liberté, tout en maintenant une stratégie business solide. Ce qui peut être un casse-tête pour des jeunes marques comme nous. Mais les derniers événements et prises de conscience semblent favoriser un changement plus en phase avec les besoins de notre époque, et l’évolution du marché. Il faut encore un peu de temps pour repenser tout cela. Ça va sans doute se faire progressivement. Là encore le consommateur a un rôle à jouer.

Pour finir, quelle est la pièce que vous rêveriez de designer ?

Un ensemble de looks pour un projet d’art vivant : opéra / théâtre ou danse. Quelque chose de très onirique.

Tommy
pour commeuncamion.com
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