Mansour Badjoko et Martin Liesnard, duo créatif de Mansour Martin
Quels sont les nouveaux enjeux de production aujourd’hui ?
2020.06.19 Fashion

Aïssa Widar, acheteur mode hommes

“Les prochains mois présagent de nombreuses évolutions auxquelles il faudra s’adapter”

Dans le domaine de la mode, le métier d’acheteur n’est pas toujours bien connu du grand public, et pourtant, il joue un rôle essentiel. Véritable lien entre une marque et son client, sa sélection définit une proposition, et une certaine idée de la mode. Entre les tendances, les relations avec les différents acteurs du milieu, ou encore les moments clés de l’année, nous avons décidé d’en savoir plus. Nous avons donc rencontré Aïssa Widar, acheteur mode homme, et digne représentant de la profession.

Aïssa Widar
Pouvez-vous nous présenter votre poste actuel ?

Je suis actuellement acheteur pour les enseignes Galeries Lafayette et BHV Marais pour l'ensemble des magasins du réseau. J'ai en charge un portefeuille d'une trentaine de marques qui correspondent plus précisément au marché du contemporain. Mon rôle est de définir et de piloter une offre de marques premiums, différenciantes pour satisfaire notre clientèle ; toujours à la recherche de produits désirables et responsables.

Quel a été votre parcours ?

J'ai une formation « business » à la base avec un Master en Sciences de gestion option Finance à la Sorbonne que j'ai pu compléter par la suite par une année de spécialisation à l'Institut Français de la mode à travers un Postgraduate Management Luxe, Mode & Design.

Cela fait plus de 10 ans que j'évolue dans l'univers de la mode, à différents postes, différents niveaux. D'abord au Bon Marché en job étudiant, puis au Printemps en stage de fin d'études, en passant par Lanvin, Saint Laurent, puis en tant qu'acheteur dans la structure des Galeries Lafayette dans laquelle je travaille depuis plus de 5 ans.
En parallèle de mes études de Sciences de Gestion à la Sorbonne, j'ai commencé à travailler au Bon marché en temps partiel (le samedi) en tant que conseiller de vente. C'est au contact de l'univers du grand magasin, des produits et de la clientèle que j'ai été frappé par une évidence : C'est la mode !
J’ai eu l’opportunité d’intégrer l’Institut Français de la Mode afin d'approfondir tous les sujets liés au produit mais aussi aux marques ; qu'il s'agisse de leur identité, leur stratégie, leur positionnement.
En plus de ma passion naturelle pour l'univers de la mode, toutes ces expériences m'ont permis d'avoir une connaissance de l'industrie qui s'est aiguisée, affinée au fil des années et qui révèle, plus le temps passe, une passion pour l'univers du grand magasin et de la distribution sélective.

En quoi être acheteur dans le secteur de la mode est stimulant selon vous ?

Je pense, qu’il s’agit d’un milieu où l'on accorde de l'importance à l'expression des différentes personnalités ; où il y a une richesse de profils, d'interlocuteurs également qui est très nourrissante et qui permet le développement sur le plan humain.
Cette diversité, je la retrouve aux Galeries Lafayette tous les jours.
Il s'agit également d'un milieu où s'exprime la créativité. Celle-ci est d’ailleurs au cœur même de notre activité. En tant qu'acheteur dans la mode, on a l'opportunité de voir de belles choses, de belles collections, de beaux produits, ce qui vient nourrir une belle part d'émotionnel et de rêve. Ce qui est très stimulant et spécifique au métier d'acheteur dans la mode c'est notre capacité à anticiper les tendances et à miser sur les créateurs. C'est aussi un milieu de gens passionnés !

À partir de quels critères décide-t-on des services que l'on va proposer en boutique ?

Nous visons à proposer à nos clients une expérience omni-canale complète, donc on peut tout faire à notre boutique : retirer sa commande, ramener sa commande internet, venir essayer un produit du web avec un rendez-vous personnalisé, payer avec des modes de paiement digitaux, etc...

Comment se découpe une année ? Quels sont les rendez-vous incontournables ?

Dans la mode masculine, l’année d’un acheteur s'articule autour de deux saisons : Automne/Hiver et Printemps/Eté. Les temps forts de l'année sont notamment autour des périodes où les marques présentent leurs collections : en décembre/janvier pour l'hiver prochain et en juin/juillet pour l'été prochain. Ce sont les périodes pendant lesquelles les acheteurs enchaînent les rendez-vous d’achat pour passer commande pour les magasins.
Les Salons professionnels sont aussi des rendez-vous essentiels : Le Who’s Next, le Man, le Capsule à Paris, le Pitti Uomo à Florence, le CIFF et Revolver à Copenhague, le Seek, le Premium et le Panorama à Berlin pour n'en citer que quelques-uns car il en a beaucoup plus. Ils sont essentiels car ils permettent de rester en veille afin de renouveler l'offre des marques proposées à nos clients et d'humer l'air du temps, de capter les tendances et les transformations que subit le marché.
Il y a aussi, bien sûr, les Fashions Week Homme qui se tiennent au mois de janvier et juin chaque année qui sont des rendez-vous très médiatisés et qui constituent de puissants outils de communication pour les marques de mode.
En plus de son caractère exceptionnel, la période post confinement que nous traversons est très intéressante car elle va probablement mener à des mutations du secteur notamment après les annonces de certaines marques sur les changements de rythmes (par exemple la maison Saint Laurent qui présentera désormais ses collections selon son propre agenda). Les prochains mois présagent de nombreuses évolutions auxquelles il faudra s’adapter.

Aïssa Widar
Comment se démarquer dans ce milieu ?

Effectivement, l'un des enjeux d'un grand magasin c’est de se différencier.
Cela passe par plusieurs moyens. Il peut s’agir de la distribution de certaines marques entièrement en exclusivité pour nos clients, mais aussi par la proposition de produits exclusifs au sein de ces marques. Nous pouvons même travailler en partenariat avec celles-ci pour développer des produits exclusifs dans le cadre de certaines de nos thématiques magasins ou pour certains temps forts, par exemple Noël. Les marques nous accompagnent avec plaisir dans la théâtralisation des espaces car aujourd'hui, elles ont conscience qu'il est important de proposer des histoires différentes pour révéler l'énergie de la création proposée aux Galeries Lafayette.
L’expérience différenciante en magasin peut aussi passer par des prises de paroles sur des pop-ups de marques avec des capsules de collection, des mises en avant de collaborations entre deux marques par exemple. Celles-ci sont présentées en magasin sur des espaces à caractère éphémère, très visibles au travers de concepts mobiliers souvent différents voire exceptionnels.

Et puis c'est aussi à travers les messages et les valeurs que l'on défend qu'on peut se différencier. Par exemple, il y a 2 ans, nous avons lancé le label « Go for Good » pour une mode plus responsable. Ces sujets prennent de plus en plus de place dans les consciences et les actions des consommateurs et il important pour les Galeries Lafayette de jouer un rôle prépondérant. C'est un engagement du groupe qui a vocation de s'inscrire dans la durée et que les Galeries Lafayette mettent en avant chaque année au mois de septembre via le mouvement "Changeons de Mode".

Aïssa Widar
Au-delà de la négociation avec la marque, quelle est l'étape cruciale du processus d’achat ?

L'étape cruciale du processus d'achat c'est de faire les bons choix pour nos clients au moment des rendez-vous de collection en showroom. C'est le moment où l'on définit l'assortiment et choisit les pièces qui le composent. Même si des ajustements sont possibles par la suite, c'est tout de même à ce moment que les choses se décident d'un point de vue achat.

À partir de quels critères on décide de choisir une pièce plutôt qu'une autre ?

A l'issue de chaque saison, l'acheteur établit un bilan de collection à la marque qui lui permet d'analyser les forces et les faiblesses de son assortiment. Ce bilan permet de comprendre quels types de produits, quelles catégories de produits ont plus séduit la clientèle et ce qui, à contrario a moins plu.
Nous travaillons également avec un bureau de tendances en interne qui nous partage les tendances de fond de la saison (matières, couleurs, produits phares, les thématiques magasins...) qui peuvent aussi orienter nos choix lors du travail de l'assortiment en rendez-vous de collection.
Enfin, nous travaillons en lien avec les marques qui peuvent aussi avoir un input selon leur connaissance de leurs propres collections, les key looks qu'elles vont proposer ou encore les mises en avant marketing qu'elles vont déployer durant la commercialisation des collections en question.

Aïssa Widar
Est-ce qu'à un moment, votre goût personnel entre en jeu ?

Le seul moment où le goût personnel peut éventuellement entrer en jeu c'est quand l'acheteur lui-même fait partie de la catégorie de clientèle finale ciblée… mais c'est assez rare selon moi. Un bon acheteur est censé tout pouvoir acheter. C'est vraiment l'analyse et la compréhension du client qui doit entrer en jeu. D'ailleurs lors des rendez-vous de collection, imaginer le client final, celui à qui s'adresse les produits permet de guider les achats. Cela permet d'aiguiller les choix d’un acheteur en plus des critères dont nous avons parlé un peu plus haut.

Quelle est, selon vous, la qualité principale d'un bon acheteur ?

Selon moi, la qualité principale d'un bon acheteur c'est la curiosité, sa soif de découvrir de nouvelles choses, d'être aussi curieux des personnes que des tendances et pas seulement dans l'univers de la mode. Il s'agit aussi de la musique, des voyages, de l'architecture, de la déco, du cinéma, de l'art, de la littérature, des magazines, des concepts stores, des bars et restaurants…

Vos derniers coups de cœur en mode masculine ?

J'adore Nanushka pour homme qui est « une maison contemporaine pour des hommes modernes ». C'est une marque qui propose un vestiaire complet avec une touche créative et des coloris rafraîchissants. J'aime beaucoup aussi Casablanca qui est une marque franco-marocaine créée en 2018 qui a le vent en poupe en ce moment, ce qui est mérité car les collections mélangent avec brio les influences entre le street et l’exotisme. Et enfin, j'aime beaucoup la marque Random Identities créée par Stefano Pilati (ex : directeur artistique Yves Saint Laurent) qui explore la fusion des genres avec un vestiaire no-gender très juste et très dans l'air du temps.

tommy
pour commeuncamion.com
Originaire de la région lyonnaise, Thomas est désormais parisien, après un passage à Tours pour ses études de littérature. Au-delà de son goûts pour les belles lettres, Tommy cultive un certain attachement à la mode, dans ce qu'elle a de plus large et de plus riche en même temps. De la découverte de petits créateurs aux dernières tendances sneakers, tout est sujet à l'intéresser. C'est aussi pour ça qu'il fait désormais partie de l'équipe Comme un camion.
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